Hiroshi Sugimoto au musée Soulages
reprendre la mélodie du temps
Le musée Soulages consacre une exposition d’envergure au photographe japonais Hiroshi Sugimoto. Intitulée Reprendre la mélodie, cette première proposition de la nouvelle direction s’inscrit dans le bicentenaire de la photographie et explore une œuvre rare, où le temps, la lumière et la perception deviennent les véritables sujets. À Rodez, la photographie se fait expérience.
Il faut parfois peu de choses pour déplacer le regard. Chez Hiroshi Sugimoto, tout semble tenir dans une ligne, une surface, une lumière. Et pourtant, derrière cette apparente simplicité, l’œuvre repose sur des dispositifs d’une grande précision.
Depuis les années 1970, l’artiste japonais construit son travail en séries, chacune fondée sur un protocole rigoureux. Dans les Theaters, il photographie des salles de cinéma en laissant l’obturateur ouvert pendant toute la durée du film. L’écran devient alors une surface blanche, saturée de lumière, tandis que l’espace autour conserve sa matérialité. Ce que l’image donne à voir, ce n’est plus un film, mais le temps du film.
Cette manière de travailler traverse toute son œuvre. Sugimoto ne cherche pas à saisir l’instant. Il étire la durée, la condense, la transforme en image. La photographie devient un outil pour penser le temps autant que pour représenter le monde.
L’exposition présentée au musée Soulages rassemble plusieurs de ses grandes séries — Seascapes, Opera Houses, Pine Trees, Opticks, Brush Impressions — couvrant plusieurs décennies de création. Elle ne propose pas un récit chronologique, mais une circulation. Une manière d’entrer dans une œuvre par fragments, par échos.
Ce qui frappe d’emblée, c’est la cohérence de l’ensemble. Malgré la diversité des sujets, tout semble répondre à une même question : que reste-t-il lorsque l’on retire à l’image tout ce qui est accessoire ?
Regarder autrement
La série des Seascapes est sans doute la plus emblématique. Depuis plus de quarante ans, Sugimoto photographie des mers à travers le monde selon un principe immuable : une ligne d’horizon parfaitement centrée, séparant le ciel et l’eau.
À première vue, les images se ressemblent. Puis, à mesure que le regard s’attarde, les différences apparaissent. Variations de lumière, densité de l’air, mouvement de la mer. Rien de spectaculaire, mais une infinité de nuances.
Face à ces photographies, le spectateur est contraint de ralentir. Il ne peut plus s’appuyer sur un sujet identifiable ou une narration. Il doit simplement regarder.
Ce déplacement est essentiel. Il transforme la photographie en expérience. L’image ne livre pas immédiatement son sens ; elle demande du temps. Elle résiste.
C’est là que le travail de Sugimoto rejoint d’autres formes artistiques. On pense à certaines peintures de Mark Rothko, où la couleur ne représente rien mais crée un espace mental. On pense aussi à la tradition japonaise, à cette manière de suggérer plutôt que de montrer.
Le titre de l’exposition, Reprendre la mélodie, renvoie d’ailleurs à une notion japonaise — honka-dori — qui consiste à reprendre une œuvre ancienne pour en proposer une nouvelle interprétation. Sugimoto ne copie pas : il prolonge, il transforme.
Dans la série Pine Trees, inspirée de paravents du XVIe siècle, ou dans ses travaux récents mêlant photographie et calligraphie, cette idée de reprise devient centrale. L’image n’est jamais isolée. Elle s’inscrit dans une histoire, qu’elle déplace.
Au musée Soulages, le parcours accompagne cette approche sans chercher à l’expliquer à outrance. La scénographie, volontairement sobre, laisse de l’espace aux œuvres. Peu de textes, peu d’effets. Une respiration.
Ce choix est cohérent. Il prolonge le travail de Sugimoto, qui consiste précisément à éliminer le superflu. Le visiteur est invité à prendre son temps, à revenir, à douter parfois.
Dans le contexte du bicentenaire de la photographie, cette exposition prend une résonance particulière. Deux siècles après les premières images de Niépce, la photographie est partout, instantanée, continue. Elle se consomme souvent plus qu’elle ne se regarde.
Sugimoto propose autre chose. Une forme de résistance tranquille. Il ne cherche pas à produire plus d’images, mais à les ralentir.
Ses photographies ne capturent pas un moment : elles en condensent la durée.
À Rodez, cette proposition trouve un terrain particulièrement juste. Le dialogue avec l’œuvre de Pierre Soulages, autour de la lumière et du temps, s’impose sans forcer. Les deux artistes partagent une même attention à ce qui échappe au regard immédiat.
Ce n’est pas une exposition spectaculaire. C’est une exposition qui agit lentement.
Et c’est sans doute ce qui la rend nécessaire.
A PROPOS...
Né en 1948 à Tokyo, Hiroshi Sugimoto vit et travaille entre le Japon et les États-Unis, où il s’installe dans les années 1970. Formé à la photographie à Los Angeles, il développe très tôt une approche singulière, fondée sur des protocoles stricts et une réflexion approfondie sur le médium.
Son œuvre se construit en séries — Dioramas, Theaters, Seascapes, Portraits — qui interrogent chacune, à leur manière, la perception, la mémoire et le temps. Ses photographies sont aujourd’hui conservées et exposées dans les plus grandes institutions internationales.
Parallèlement, Sugimoto s’intéresse aux arts traditionnels japonais et fonde en 2009 la Odawara Art Foundation. Son travail, à la croisée de la photographie, de la peinture et de la philosophie, explore les conditions mêmes de l’image.
Infos pratiques
HIROSHI SUGIMOTO
Reprendre la mélodie
11 AVRIL – 13 SEPTEMBRE 2026
musée soulages
Jardin du Foirail – Avenue Victor Hugo
12000 RODEZ
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