Bougaunes, les vendanges en héritage

Sur les hauteurs de Marcillac-Vallon, vendanger à Bougaunes, c’est renouer chaque année avec une histoire vieille de plusieurs siècles. Ancienne possession religieuse devenue terre familiale, le lieu a conservé sa vocation viticole au fil du temps. Gilbert Mestre, ancien de la Maison du Livre à Rodez et passionné d’histoire locale, en est aujourd’hui l’un des passeurs de mémoire. Depuis 1964, il y vendange et transmet à son tour une histoire faite de vigne, de gestes et de convivialité.

Gilbert Mestre à Bougaunes

Bougaunes, des siècles d’histoire autour de la vigne

Il faut laisser parler Gilbert Mestre. À peine la conversation engagée, les siècles défilent et Bougaunes cesse d’être seulement une maison entourée de quelques rangées de vigne.

« C’est un lieu très, très ancien », prévient-il.

Selon les éléments historiques qu’il a pu recueillir, notamment auprès d’un notaire de Marcillac, Bougaunes figurerait parmi les lieux ayant fait l’objet des actes les plus anciens de la région. Une vigne y aurait été donnée au chapitre de Saint-Amans à Rodez par le seigneur de Balsac. Le domaine serait ensuite passé entre différentes mains religieuses. Gilbert Mestre évoque les Templiers — d’anciens cadastres conserveraient d’ailleurs la mention de « vignes de Templiers » — puis les bénédictins de Conques. Avec la fondation de l’abbaye de Bonnecombe au XIIe siècle, Bougaunes devient ensuite un vignoble dépendant de l’abbaye.

Gilbert Mestre accompagne ce récit d’un sourire : si les moines avaient choisi Bougaunes, était-ce parce qu’on y produisait le meilleur vin, qu’ils se réservaient, ou le plus mauvais, destiné à la pénitence ?

« Je pense que c’était le meilleur », tranche-t-il malicieusement.

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Derrière l’anecdote apparaît une organisation caractéristique du monde monastique médiéval. Bougaunes était une grange monastique, terme qui ne désignait pas simplement un bâtiment agricole, mais tout un domaine organisé autour de la production. À partir du XIVe siècle, selon Gilbert Mestre, des fermiers laïcs auraient progressivement remplacé les religieux chargés de son exploitation. Les bâtiments étaient alors beaucoup plus importants qu’aujourd’hui. Il évoque même l’existence passée d’une tour dont les pierres auraient ensuite été réemployées pour construire un mur.

À Bougaunes, cette histoire n’est pas seulement conservée dans les souvenirs. Elle dort aussi dans les papiers de famille. « Ici, dans la maison, on n’a jamais rien jeté », explique Gilbert Mestre.

Près de deux siècles de correspondances auraient ainsi été conservés. Parmi elles, une lettre de 1893 dans laquelle une religieuse installée à Rouen demande des nouvelles des vignes. À cette époque, le grand-oncle de son épouse avait déjà replanté des ceps en rangées, selon la technique des « plantades ».

Gilbert Mestre, des livres à la vigne

Cette curiosité pour les archives et les traces du passé n’est sans doute pas étrangère au parcours de Gilbert Mestre.

Pendant 33 ans, il a travaillé à la Maison du Livre à Rodez. Il y entre en 1964, après son service militaire. On lui confie d’abord le rayon religieux avant qu’il ne prenne des responsabilités dans le domaine des sciences humaines.

Il y côtoie notamment l’abbé Sudre, dont il conserve un souvenir admiratif. Gilbert Mestre se souvient également de son travail photographique consacré au patrimoine religieux aveyronnais et de ses passages à Bougaunes pour photographier la cave et l’univers de la vigne.

Lui-même se défend pourtant d’être historien. L’Histoire, dit-il, est pour lui une « distraction ». Mais une distraction devenue passion, particulièrement lorsqu’elle touche au Vallon de Marcillac.

Car Gilbert Mestre n’est pas né au milieu des vignes. Originaire du Nord-Aveyron, il raconte qu’à 18 ans, il n’en avait encore jamais vu. C’est son mariage avec une Marcillacoise, fille de vigneron, qui va changer son rapport à ce territoire. Au contact de son beau-père, il découvre non seulement la vigne, mais également toute une mémoire locale faite de généalogies, de récits et de savoir-faire transmis oralement.

Peu à peu, Gilbert Mestre devient à son tour dépositaire de cette mémoire.

Son intérêt ne s’arrête d’ailleurs pas au raisin. Il s’intéresse aux arbres fruitiers, aux variétés anciennes et à leur conservation. Il rappelle qu’à Marcillac existait dès le XIXe siècle une organisation destinée à développer la production fruitière. Sur une parcelle achetée par son père, il s’est ainsi attaché à reproduire les différentes variétés d’arbres qui y étaient autrefois présentes.

Chez lui, conserver ne signifie donc pas figer. Il faut faire vivre pour transmettre.

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Les vendanges comme héritage

C’est peut-être au moment des vendanges que cette philosophie prend tout son sens.

Gilbert Mestre a commencé à vendanger à Bougaunes l’année de son mariage, en 1964. Après la disparition de son père en 1983, il reprend pratiquement l’ensemble du petit vignoble familial. Il replante, palisse et continue, année après année, à entretenir les vignes.

Plus de soixante ans après ses premières vendanges, la récolte reste un rendez-vous.

Autour des rangées de vigne, les générations se mélangent. Son fils aîné Samuel a commencé très jeune : à sept ans, se souvient son père, il savait déjà tailler la vigne sans se tromper. Son fils cadet François aime, lui, réunir les amis autour des vendanges.

Alors, à Bougaunes, on vient nombreux. Peut-être même « presque trop », plaisante Gilbert Mestre.

Mais c’est précisément cela qui compte.

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« C’est une fête »

Le raisin arrive par le tracteur, les conversations accompagnent le travail et les gestes se répètent comme ils se sont répétés durant des générations. La vinification elle-même demeure volontairement traditionnelle. Une concession tout de même à la modernité : le densimètre. « À l’origine, on ne savait pas ce que c’était. On faisait tout avec le palais et avec la langue », rappelle Gilbert Mestre.

Cette journée de vendanges raconte finalement beaucoup plus que la récolte d’une vigne familiale. À Bougaunes, elle prolonge une histoire commencée bien avant ceux qui, aujourd’hui, parcourent les rangées de ceps. Celle des possessions religieuses et des moines de Bonnecombe, des « plantades » du XIXe siècle, des générations de vignerons et, désormais, des enfants et des amis qui continuent à se retrouver autour de la vigne.

Entre les livres qu’il a côtoyés pendant trente-trois ans et cette terre qu’il cultive depuis son mariage, Gilbert Mestre aura passé une grande partie de sa vie à préserver et à transmettre.

À Bougaunes, cet héritage ne se conserve pas seulement dans les archives et les souvenirs. Il continue de vivre, chaque automne, au moment des vendanges.

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